Pendant ce temps, en périphérie…
De ses séjours répétés à Vénissieux, cette photographe familière des métropoles et des banlieues qu’est Valérie Jouve a finalement retenu un parcours traversant trois territoires éminemment symboliques : la Cité Berliet, le centre ville réminiscent du vieux bourg et les grands ensembles des Minguettes, trois territoires juxtaposés et difficilement reliés les uns aux autres. Il émane de cette exploration un corpus entièrement nouveau qui tout à fois se joue de l’histoire de la photographie – celle de l’architecture en particulier – et établit des relations ou des rapprochements urbains inattendus.
Le poids social des trois quartiers, leur histoire encore prégnante, ainsi que la réponse de l’artiste à une commande de la Ville de Vénissieux, apparenteraient sa démarche aux missions « héliographiques » des premiers photographes du XIXe siècle, qui, chargés de leur chambre photographique, s’attachaient à construire et alimenter une mémoire collective en inventoriant notre patrimoine architectural. Pourtant, ici, aucun bâtiment ne se distingue, ne prime sur un autre et l’artiste en brouille ou en perturbe volontiers la potentielle singularité : des arbres au premier plan font écran aux maisons, la barre d’immeuble ne vaut que par la multiplicité des cellules qui la constitue, les vues d’ensemble ouvrent sur des espaces plutôt que sur un habitat, ne donnent aucune indication d’échelle. Dans ces dernières, c’est plutôt une « matière » urbaine que cette image photographique pleinement assumée nous donne à voir, ramène et fait affleurer à la surface (grisaille des paysages, scintillement tactile des arbres, présence frontale, voire monumentale, des personnages, etc.).
La singularité que l’artiste nous restitue émane également de la combinaison rythmique, voire de la répétitivité hypnotique, de quelques éléments constitutifs de notre environnement (containers, ouvertures des façades, arbres, voitures…). A cette scansion s’associe une notion chère à l’artiste, le montage, dont elle joue des diverses acceptions : photomontage, montage cinématographique comme dans le tout récent Grand Littoral, processus d’accrochage de ses œuvres. Le montage, celui qui permet de combiner des éléments a priori étrangers ou éloignés les uns des autres, permet également « d’évacuer la perspective » (pour paraphraser l’artiste), de créer des raccourcis, de concentrer ou de distendre la vision. L’analogie s’impose alors avec une banlieue toute de disparités, de concentration urbaine soudainement trouée de zones incertaines, en attente d’occupation, une banlieue où s’échantillonnent les plus diverses expérimentations, tant étatiques, que locales et individuelles.
Autre clin d’œil à l’histoire de la photographie : les prises de vue en hauteur, qui dans le quartier des Minguettes donnent à voir les courbes utopiques d’un réseau viaire en rupture d’orthogonalité, ne sont pas sans rappeler la fascination graphique exercée par la nouvelle architecture du XXe siècle sur une certaine photographie moderniste exaltant ses lignes de force et sa dynamique. Et pourtant, nul triomphalisme, bien sûr, dans les images de Valérie Jouve : non sans ironie parfois, la courbe tombe « à plat » et distend le tissu urbain, la droite divise sans relier ni même distinguer. A cette trop belle lisibilité graphique, l’artiste oppose la pauvreté ou l’altération des surfaces, murs « rideaux » qu’on s’attend tout à coup à voir tomber.
Et partout - étrangement – du paysage et des arbres, cette fameuse verdure tant réclamée par nos concitoyens pour leur ville! Des « portraits » d’arbres serait-on tenté de préciser à propos de certaines séries, tant leur résille scintillante fait écran au bâti, s’interpose, et, par là peut-être, se substitue dans ce corpus aux célèbres Personnages de l’artiste. Arbres et trouées insinuent aussi une forme de persistance rurale dans les banlieues de nos régions : filiation rurale des vieux bourgs, implantation lâche des grands ensembles sur des sites surélevés s’ouvrant largement sur le paysage, et, surtout, ce même paysage qui procède par avancées subites au cœur même des zones périphériques, jusqu’à, parfois, en déliter le tissu, plus sûrement en déstabiliser le statut urbain.
Les images de Valérie Jouve donnent à voir le caractère profondément indéfini et hétérogène de nos zones périphériques mais y détectent aussi de nouveaux rythmes à même de tisser de nouvelles relations, voire de nouvelles cohérences entre des espaces et des territoires a priori antinomiques.
Anne Giffon-Selle
Espace arts plastiques de Vénissieux
Mai 2003