Christine Breton

Le système Noterb

J'ai mis longtemps avant de comprendre que le mot: "colline" ne désigne pas un lieu mais un état, un savoir vivre en commun. Affectueusement, on dit la colline pour se raconter, se reconnaître dans la diversité des pentes, dos à dos. Que l'on soit tourné vers l'est aux Mariniers ou vers l'ouest à Saint Louis, que l'on soit d'en bas de Mourepiane ou d'en haut de la Savine, que les ombres et lumières de Foresta se disent en arménien ou en kabyle, toutes les maisons tournent en suivant le soleil: nous faisons colline.
J'ai mis davantage de temps avant de comprendre que la colline désigne les manques, tous les manques, tout ce que l'on a pris à la terre et aux hommes, toute cette matière rouge profonde, de l'argile au drapeau. Tous savent que la colline n'existe plus, que cette immense carrière urbaine c'est le "creux". Chacun tourne autour de son manque comme un secret de fondation: un secret de générations.
Certains jours, les ombres de cette ville enfouie courent dans la colline et disparaissent dans le creux, bruissantes d'histoires dures, portées par le vent et racontées par tous. L'oralité est reine de la colline, paroles incarnées, apparitions, il n'y a pas que les enfants qui y jouent.

"Ce jour là nous avions organisé une grande course à pied autour de la colline pour marquer le début du chantier de construction de Grand Littoral…." Lahcen K. raconte comment la course s'était transformée en déroute quand le vent en tempête s'était levé et la poussière du chantier s'était déchainée, comme au désert. Course transformée en oracle, course comme une danse archaîque qui parle au sol, car sous la colline sont les dieux. Puis le chantier ouvrit le sol et depuis la colline a glissé en portant dans son élan, le collège, le cinéma et les maisons. Puis son épicerie a fermé et les sources se cachent ou refluent stériles au milieu du plan d'Aou, loin de leurs pentes.
Debout, au milieu du rond -point de la Fontaine Fraiche, Mohad T. raconte la libre circulation des eaux, les puits, les sources et cette fontaine, cœur de vie pour ceux des bidonvilles Michel et Grand Camps. Plus bas, il raconte la descente précipitée de l'eau vers la mer, accompagnée de l'envolé d'enfants en été, sandalettes et serviettes et leur sortie bruissante de roseaux dans les marais du Ruisseau Mirabeau. Le réseau complexe qui habite la colline se retrouve, là ,catapulté au niveau zéro. Le peintre Monticelli a saisi cette gravité, il est à Saint Louis ce que Cézanne est à l'Estaque.
 De la Fontaine aux tuiles à la Roche percée, le littoral, nous le savons, c'est quand la colline rejoint la mer dans le fracas des plis rocheux. Tous savent chanter la liberté géologique de la colline et sa beauté confuse. Du coup tous nomadisent sur ses pentes, vaste espace public vécu en glissades et terrasses poétiques comme sur les toits de terre des villages kabyles lorsqu'ils deviennent place publique et lieu de tous les échanges étagés.
Au plus secret de la colline se fossilisent les mémoires d'hommes, collantes d'argile: Lucien J. raconte leurs empreintes ancestrales sous la pelle mécanique, dans le filon et les vestiges de fours antiques, de sites fortifiés sur l'éperon, de grottes préhistoriques à côté du tunnel. Slimane O. qui a toujours dormi dans ce berceau d'argile, dans les usines qui l'ont embauché, dans les creux du creux, suit son empreinte d'ouvrier tuilier dans l'usine Lorette, l'usine Jean Roubaud 2, puis l'usine Rey et son chalet -logement d'où il est aujourd'hui expulsé par Saint Gobain..
Vivre dans la colline est un art de glisse.
Les glissades de mémoires et de terres se heurtent vite aux modernités transversales de la reconquête urbaine et de l'exploitation de la zone arrière portuaire. En trains de camions, de wagons ou de chariots brillants, ces lignes de l'horizontale colonisation moderne oublient tout sur leur passage et la sagesse de la colline reflue.
Vivre dans la colline est un art de glisse, y réaliser un film aussi. Surtout quand le sujet "Grand Littoral" n'est pas à sa bonne place car tous les mots ont glissé: Foresta a disparu sous l'effet de la guerre et de la carrière, Littoral à pris sa place médiévale de château dominant, devenant Grand et oubliant qu'il est du bas "quand la colline rencontre la mer dans le fracas des plis rocheux". Quelque chose s'est déglingué dans l'usage et la poésie, dans la régle du jeu des rapports symboliques de la colline. Alors, tous dans ce film ont retrouvé la danse archaique et frappent le sol et reviennent les apparitions du grand Foresta. Passants fugitifs dans l'épiphanie de l'incréé, les formes sensibles se révèlent, là, dans la présence des corps et du paysage. "Une unité mystérieuse que l'on peut voir par les yeux, par les mains relie le paysage, l'odeur de son sol avec l'esprit qui est leur fruit" écrivait Georg Simmel pour qui l'art est comme un produit du sol.
Et tous captent la tonalité affective de la colline. Ceux qui poétiquement habitent cette terre, ceux qui créent dans la poésie du film et celui-ci, le poète Holderling, qui a écrit ce vers: "poétiquement, l'homme habite la terre".
Valérie Jouve a si bien réussi à coaguler son univers privé à celui du secret public, le politique au subjectif qu'ici la fête s'est réalisée. Ce soir là nous étions suspendus au bord du creux, assis dans le vent frais, à regarder son film exposé. Walter Benjamin avait passé la tête de l'autre coté de l'éperon de La Viste pour nous voir tous. Il semblait compter le peuple de la colline, comme on regarde sa descendance, ou des survivants.
Il savait les creux de l'Histoire, il avait même saisie la souterraine Galerie de la Mer , la galerie des mines de Gardanne qui passe, là, sous la colline et sous ses pieds de promeneur d'avant guerre: "…Je passai entre les darses et les docks, les entrepôts, dans les cantonnements de la misère, les asiles épars de la détresse. Les faubourgs, c'est la ville en état d'urgence, le terrain sur lequel se livre en permanence le combat décisif entre ville et campagne. Celui-ci n'est nulle part plus acharné qu'entre Marseille et le paysage provençal. C'est le combat rapproché des poteaux télégraphiques contre les agaves, du fil de fer barbelé contre les barbes des palmiers, des nappes de gaz des corridors empestés contre l'ombre humide des platanes, des perrons courts de souffle contre les puissantes collines. L'interminable rue de Lyon est la mine que Marseille a creusée dans le paysage pour la faire exploser à Saint -Lazare, Saint- Antoine, Arenc et Septèmes et l'enterrer sous les éclats de grenade de toutes les langues  de la géographie et du négoce…"

Exposition onirique et incréée, réalisée à l'envers et collectivement, autour d'une maison de mémoire et dans le souffle profond de la colline.


Christine Breton