La ville comme un espacement de l'existence
Au regard de la multiplicité des images qu'elle nous donne ici à voir, on aperçoit assez vite que cette « réalité » s'articule autour de deux axes constitutifs ou fondateurs que sont les hommes et le milieu dans lequel ils évoluent en commun, en particulier celui de la ville. De la ville envisagée ici tant d'ailleurs dans son bâti architectural que dans son extension géographique, et cela jusqu'aux confins de ses bords qu'on dit souvent problématiques.
Et bien que formellement, sur ou comme la surface même de ces images, un premier regard pourrait y voir se dresser ou se durcir, dans toute sa conflictualité urbanistique et sociale, - dont témoignent aujourd'hui les errements et les tensions des mégalopoles contemporaines - une ferme dichotomie ou une opposition entre les deux, il se peut au contraire que ce qui s'affirme ici témoigne de la convergence ontologique ou en tout cas nécessaire de l'existence humaine et de l'urbanité. Et cela déjà et surtout telle qu'elle se noue dans l'espacement de l'essence essentiellement ouverte, c’est-à-dire in-essentielle de l'homme, de son corps, de son « être-là » et donc en même temps de son « être-avec » comme « être-là-avec » – la ville constituant en ce sens l'extension spatiale ou l'espacement de cet « avec », le battement de l' « entre » au sein duquel ne cesse de passer l' « avec ».
C'est ainsi que dès le coup d'envoi de l'Occident, Aristote désigne le processus d’apparition de la cité comme la condition de possibilité, non seulement de l'existence humaine, mais aussi et surtout de sa libre conduite dans l'horizon du « bien vivre » commun : « la communauté née de plusieurs villages est la cité, parfaite, atteignant désormais, pour ainsi dire, le niveau de l’autarcie complète : se formant pour permettre de vivre, elle existe pour permettre de vivre bien ». Aussi, si elle se forme « pour permettre de vivre » - autre façon pour Aristote d'indiquer ici avec insistance son absolue et nécessaire antériorité de la ville par rapport à l’individu (le tout devant être nécessairement antérieur à la partie) -, ce qui doit en constituer la finalité essentielle, son telos, consiste non plus uniquement dans la possible co-existence, mais dans le « bien vivre ».
En ce sens, si ce qui est premier dans l’ordre des choses humaines, c’est la co-existence (ce « co », ce « cum » ou cet « avec » de l'existence, sans quoi précisément l’homme n’est pas et ne peut pas devenir homme), en d'autres termes s'il n’a sa substance et son essence que dans le rapport à l’autre que matérialise ou réalise la cité, c'est que l'homme est en son fond un zoon politikon, c’est-à-dire en premier lieu et littéralement un « animal politique ». Cela pour autant qu'on précise immédiatement que ce qui définit en propre la ville, ce n’est pas le « vivre » (la subsistance), mais le « bien vivre » (to eu zen), à tel point que l’homme manquerait à son essence s’il n’y parvenait pas, comme s’il renonçait par là à sa liberté ou à sa destination suprême, laquelle n’aurait donc de sens qu’en tant que concrétisée ou espacée dans ou comme le juste partage, dont la polis est le nom et l’incarnation « parfaite ».
C'est à cette dimension archi-constitutive de l'existence humaine comme pluralité exposée et espacée dans l'horizon commun de la ville, c'est-à-dire comme l'espace politique par excellence, que s'adossent les photographies de Valérie Jouve, nous en présentant en quelque sorte les linéaments, voire parfois les errements, dans les cités contemporaines, pour autant toutefois que les villes d'aujourd'hui peuvent encore recevoir ce nom de « cité », telle qu'elle s'est élaborée ou risquée progressivement jusqu'à « nous » et peut-être perdue, en partie du moins, comme nous essayerons de le montrer à partir de ce qui nous est donné à voir ici.
C'est ainsi, comme elle le précise elle-même, que Valérie Jouve affirme : « Je suis fascinée par la ville, par un espace insaisissable. Aussi parce que je crois qu'aujourd'hui on voudrait saisir la ville dans son entier mais avec des outils qui ne laissent pas entrer l'indicible. On voudrait une ville que l'on puisse analyser. C'est cela que j'ai envie d'accompagner : le monde d'aujourd'hui ». L' « espace insaisissable » de la ville, tel qu'on ne peut le « saisir (...) dans son entier », ni l' « analyser », mais seulement « l'accompagner », comme le mouvement du « monde d'aujourd'hui », voilà donc ce qui semble focaliser l'entière attention de cette photographe qui reconnaît là d'emblée que dans la ville, comme elle ou par elle, c'est aujourd'hui « le monde » qui passe ou s'y espace, mais d'une manière telle qu'on ne puisse l' « analyser », le « saisir » ou le cerner dans « son entier ». C'est dire aussi que ce qui est en jeu ici relève de l'incessante naissance du monde au monde et cela tel qu'il s'espace dans la pluralité ou la multiplicité hétérogène et partagée des espacements singuliers de chaque existence singulière dans les lieux urbains de notre aujourd'hui communautaire. Inutile ici d'engager une longue analyse sociologique pour montrer en effet que la co-existence humaine s'accomplit aujourd'hui de manière paroxystique dans les espaces urbains de notre monde, avec tous les problèmes, voire les conflits sociaux ou culturels, mais aussi les inventions plus ou moins heureuses que ce mouvement entraîne.
Il serait alors pour le moins réducteur de n'envisager la ville que sous le seul angle d'une zone géographique localement délimitée qui s'organiserait autour de multiples voies de communication, dont elle ne serait que le noeud ou le recoupement. La ville est d'abord un tissu de relations d'origines diverses, sociales, politiques, culturelles, religieuses, ethniques, mais aussi plus simplement professionnelles ou de voisinage, bref de co-existence, transcendant et métissant en cela les cadres respectifs de toutes ces origines, les rejouant sans arrêt dans l'étalement ou l'espacement de son effectivité hybride et multiple, essentiellement et indéfectiblement multiple. Au-delà ou au travers de toutes ces déterminations, la ville s'affirme alors comme un lieu qui fait du lien, c'est-à-dire comme un tissu spatial aux fils inextricables, par et dans lequel la pluralité humaine ou le vivre-ensemble prend corps ou chair.
Mais comment dès lors satisfaire à cette exigence ou à cet impératif éthico-politique du « vivre ensemble » comme « bien vivre », quand de toute part l'existence au sein des villes contemporaines s'avère de plus en plus problématique, comme si son lieu à mesure qu’il se développait et se complexifiait faisait de moins en moins lien et qu'ainsi le ciment de son extension mégalopolitique amenuisait celui de sa cohésion ou de son articulation sociale ? Tel serait là le grand défi que nous lancerait désormais le monde ou l'être-au-monde à travers ses espacements urbains, vu qu' « au-delà de la crise aigue et surmédiatisée de certaines banlieues, c’est le devenir d’ensemble de nos villes qui fascine et inquiète. La ville ne cesse de s’étaler, de s’éparpiller. Immense et indéchiffrable kaléidoscope, elle semble se fragmenter en zones fonctionnelles que ne relie aucune continuité lisible. La richesse arrogante y côtoie les îlots de pauvreté, l’éclatement social redouble l’éclatement spatial. Cet espace en archipel est aussi, bien sûr, celui des interdépendances croissantes, de la mobilité et des connexions les plus diverses – mais cette richesse des relations semble se payer d’une dissolution de la ville elle-même ». Comme si en fait c'était la ville elle-même qui se perdait ou s'évanouissait dans cet « éclatement » ou cet « éparpillement », basculant alors dans un processus de mutations ou de recompositions et décompositions telles qu’elle y perdrait sa finalité première et essentielle, celle du lieu qui fait lien ? C'est du moins par une telle question ou un tel défi qui engage rien moins que la totalité de nos existences et de leur possibilité de « bien vivre » ensemble que nous entrons aujourd'hui toujours davantage dans ce monde « mondial » ou « global », où nous avons peut-être à faire le deuil de la ville telle que nous l'avons connu jusqu’alors, tout en maintenant cependant l'exigence de « justice » et de « bien vivre » sans laquelle nous risquons de perdre également le lien ou l'avec qui fait l'existence humaine.
Quoi qu'il en soit, si sous la pression démesurée et incontrôlable de cet éparpillement ou de cette fragmentation en « archipels », la ville ne cesse aujourd'hui de se recomposer en débordant ses propres limites, les rejouant toujours plus au loin ou au large, alors – et comment le nier ? - c'est assurément plus sur ses bords, ses frontières ou ses limites respectives qu'elle s'invente, se construit et joue désormais son destin qu'en son centre traditionnel, c'est-à-dire plus du côté de son métissage (de lieux, d’habitations, de gens, d’identités…) que de son héritage (notamment quant à la localisation en son centre de tout, ou du moins de l’essentiel de, ce qui relève du patrimoine, du pouvoir, du culturel, voire du commerce et du travail…). Ne faudrait-il pas alors détourner un peu plus encore notre attention des seuls lieux historiques ou culturels de la ville vers ceux de sa banalité ou de ses bords « lointains », c’est-à-dire vers ces lieux que l’on nomme « banlieue », où elle ne cesse de se rejouer en s’y étalant toujours davantage et où semblent se condenser nombre des problèmes et des enjeux auxquels elle a à faire face désormais ? C'est précisément là, là où la ville, comme la co-existence qui s'y joue aujourd'hui, ne cesse de s'ouvrir et de se réinventer au risque de se perdre que nous convient la quasi-totalité des photographies de Valérie Jouve, comme à une sorte de prise conscience qu'il s'agit bien là, pour notre présent comme pour notre avenir, d'un des laboratoires, sinon du laboratoire essentiel du vivre ensemble contemporain.
Reste à dire alors, que dans la mesure où le présent et l’avenir de la ville sont ainsi aujourd’hui, à travers la mondialisation même, organiquement et intimement liés à ceux du monde , il ne peut ou ne pourra désormais y avoir de politique juste du monde sans que celle-ci se constitue d'abord comme une prise en compte de la multiplicité des problèmes liés à la ville actuelle, notamment tous ceux concernant l'accès ou le droit à la chose publique qu'elle est en son fond. En somme, la ville et le monde ont désormais destin lié, comme si l'une (la ville) et l'autre (le monde) étaient emportés dans un processus de recouvrement ou d'enveloppement réciproque, au point de se confondre quasi-indistinctement sur les bords mêmes de ces lieux de rencontre et de mixité, de passage et de métissage qu'articule tant bien que mal l'urbanité actuelle et qu'étale presque anarchiquement ce mouvement d'ensemble dont le nom de « globalisation » cache mal les fractures et les sutures imparfaites comme la fragmentation et le risque de clôture qui les guette à mesure de leur étirement respectif et commun.
Du coup, pour autant qu'ils restent le plus souvent liés à une centralité urbaine et sociale clairement identifiable, de même qu'à des limites perceptibles, c'est tous nos critères et nos repères traditionnels d'analyse que nous devons également reforgés, car « il n'est définitivement plus possible (comme le montre Jean-Luc Nancy) d'identifier, non seulement une ville qui serait « la Ville » - ainsi que Rome avait pu l'être si longtemps -, non seulement une orbe qui donnerait le contour d'un monde étendu autour de cette ville, mais bien plus encore : d'identifier aussi bien la ville en général que l'orbe du monde en général ». Et cela déjà, continue-t-il, parce que « la ville se démultiplie et s'étend jusqu'au point où, tout en recouvrant tendanciellement l'orbe entière de la planète, elle perd ses propriétés de ville, et avec elles, bien entendu, celles qui permettaient d'en distinguer une « campagne». Ce qui s'étend ainsi n'est plus proprement « urbain» - ni sous l'angle d'un urbanisme ni sous celui d'une urbanité - mais mégalo-politique, métropolitain ou conurbationnel, ou bien encore pris dans le filet lâche de ce qu'on nomme « tissu urbain ». Dans ce tissu s'étendent ou s'étalent les foules des villes, les accumulations hyperboliques de constructions (avec leur pendant de destructions) et d'échangeurs (de mouvements, de marchandises, d'informations), et s'accumulent de façon proportionnelle les clivages et les apartheids dans l'accès à la chose urbaine (à supposer qu'elle soit habitat, confort, culture), ou ces exclusions de la ville que depuis longtemps celle-ci a suscitées comme ses rejets et ses déjections. Ce qui en résulte semble de plus en plus ne pouvoir relever que de l'appellation d'agglomération, avec sa valeur de conglomérat, d'entassement, avec le sens d'une accumulation qui simplement concentre d'un côté (dans quelques quartiers, dans quelques maisons, parfois dans quelques microvilles protégées) le bien-être qui jadis fut urbain ou civil, tandis qu'elle amoncelle de l'autre ce qui porte le nom très simple et impitoyable de la misère ».
On comprend mieux dès lors pourquoi l'attention de la photographe se porte depuis toujours le plus souvent et tout particulièrement sur les bords, les marges ou les périphéries des villes. Car c'est là en effet que cet espacement du monde et de l'être-au-monde comme être-avec de et dans la ville ne cesse de bouger et de s'intensifier, parce que s'accroissant sans arrêt, dans un mouvement qui, loin d'être maîtrisé ou contrôlé, donne naissance à un nouveau visage de l'urbanité contemporaine, où il se peut de surcroît que la ville telle que nous la connaissons est elle-même en train de disparaître ou tout au moins, pouvons-nous l'espérer ou mieux encore l' « accompagner » (comme l'affirme Valérie Jouve), de se réinventer.
En somme, parce qu'ils sont toujours « borderline », ces espaces urbains périphériques sont toujours en train de muter, autant par les opérations de construction ou de destruction humaine qui visent à les étendre en gagnant toujours un peu plus sur la campagne, la nature ou en général sur le milieu environnant que par celles de la nature elle-même qui tente toujours de regagner l'espace que la ville a conquis sur elle. Il y a là toujours latent un sentiment de crise renvoyant à ce qu'on pourrait nommer une sorte de finitude du lieu et en l'occurrence ici de ces lieux urbains que les photographies de Valérie Jouve donnent à voir, à sentir ou à toucher, aurions-nous envie de dire. Les bâtiments délaissés comme les mûrs eux-mêmes témoignent de cette finitude du lieu (comme par exemple dans les photos de façades). Les arbres aussi se dressant ici comme des personnages à part entière de ce peuplement du lieu.
Nombre de ces photos nous montrent des personnages sur fond de paysage urbain, mais il ne s'agit pas là à proprement parler de portraits tels qu'ils pourraient être identifiés comme tels par un regard pressé, du moins pas de portraits de ces personnages, bien que ça soit tout de même leur singularité propre qui nous soit présentée ici. Ce qui est portraituré ici, si l'on tient à garder ce terme, c'est plutôt l'articulation espaçante et espacée de ces êtres singuliers avec l'environnement urbain au sein duquel ils interagissent non seulement entre eux, mais aussi avec cet environnement en tant que tel, avec son lieu qui résonne alors autant de leurs présences, de leur être-là que ce dernier résonne lui-même de toute la spécificité géographique, urbaine ou même architecturale de l'espace qu'ils habitent ou traversent. Comme si en fait le lieu urbain les habitait ou les traversait autant qu'eux-mêmes dans leur affairement ou leur désoeuvrement l'habitait ou le traversait, y passant autant qu'il passe lui-même en eux, dans une sorte de chiasme ontologique qui fait que l'homme passe à travers la ville pour autant que cette dernière passe également en lui en y déposant son empreinte, sa « tonalité affective », sa Stimmung. En ce sens, le coeur des lieux et des bâtiments bat dans celui des hommes qui y vivent ou y passent, de la même manière qu'inversement celui des hommes bat à travers celui des lieu et des bâtiments où ils sont de passage. C'est en ce sens déjà que le film (la vidéo) Grand Littoral nous présente ce lieu de Marseille qui s'appelle « la Colline », non pas seulement comme un espace urbain, aussi particulier qu'il puisse être, mais comme un espace existentiel aussi bien physique que mental. La « Colline », ce n'est donc pas seulement l'espace que ces gens habitent, mais aussi celui, mouvant et incernable, qui les habite et les anime autant singulièrement que collectivement.
En d'autres termes, la ville telle que nous la vivons au quotidien est d'abord l'espace sensible que nous éprouvons non pas seulement par notre regard, mais aussi bien avec notre ouïe ou en général avec l'ensemble de nos sens, ainsi d'ailleurs qu'avec notre mémoire ou notre imaginaire. Mais en retour, de par nos déplacements, de par nos pas, nos gestes, nos paroles..., la ville elle-même se nourrit et se colore de notre présence dans ce mouvement d'espacement et d'invention réciproque, toujours en mouvement, toujours ouvert. Si la ville et en général l'espace n'est pas seulement une surface neutre et amorphe d'enregistrement, « c'est que partout où quelqu'un dit quelque chose, l'espace en est teinté, comme il est teinté, en son indifférence même, par tout ce qui a lieu en lui ».
Que ce soit ainsi à travers ses photographies de façades ou de bâtiments, de passants ou de fumeurs..., c'est alors à des portraits de cette résonance réciproque entre l'espace urbain et ses habitants que nous sommes confrontés, comme appelés ou invités à en saisir la présence diffuse et ouverte, infiniment ouverte. Comme appelés aussi à en prendre soin, car nous voyons bien dès lors que prendre soin des gens et de leur co-existence, c'est aussi et peut-être d'abord prendre soin du lieu de leur espacement singulier et commun. Ou dit autrement prendre soin de l'avec engage à prendre soin de l'entre dans lequel il s'espace, car il n'y a pas d'être-avec (ou de vie en commun menée dans la justice et la dignité), sans un là au sein duquel il s'effectue et ne peut que s'effectuer. Telle est aussi la stricte vérité qui se dégage de chacune de ces photographies, comme une injonction à ne pas ou plus mépriser l'espace et en premier lieu celui de ces zones périphériques de l'urbanité contemporaine.
Ainsi la ville, parce qu'elle est cet espace ouvert de la rencontre et du passage des existences, n'a pas besoin d'être circonscrite ou tenue à résidence dans une identité qui en dirait la vérité une fois pour toutes : dans son ouverture essentielle ou constitutive, elle éconduit ou déborde sans cesse toute résidence comme toute identité, car elle est elle-même, à même le singulier-pluriel de toutes ces rencontres et de tous ces passages, aussi bien dans leur caractère inépuisable qu'imprévisible, production continue de sens ou d'excès de sens, de fragments ou d'éclats de sens. En somme, plus qu'un état et peut-être même qu'un espace, la ville est un mouvement, celui déjà de l'articulation ou de la conjugaison de formes urbaines et architecturales, mais aussi de gestes et de paroles, de promenades et d'affairements en tout genre, de voies et de voix ouvertes sur et par l'incessante venue du sens à travers tous les éclats de sens qui ne cessent de l'animer et de la faire passer au-delà d'elle-même. Et c'est cela aussi, ces éclats du sens qui nous sont présentés ici dans ces photographies qui, loin de chercher à définir le sens de telle ou telle ville au sein desquelles elles ont été prises (ou faudrait-il plutôt dire construites), multiplient au contraire l'impossibilité d'une telle définition, vu que cette dernière est pour ainsi dire continûment emportée et débordée par son propre mouvement extensif.
De surcroît, Valérie Jouve précise « J’ai besoin de la dimension physique d’une expérience, j’ai envie d’amener le regardeur à sentir mon image dans son ventre plus que dans ses yeux. C’est un besoin qui a dirigé mes recherches et ma relation à cet outil. C’est peut-être un besoin de dépasser l’entendement commun du monde pour, lui aussi, le remettre en mouvement. Ce besoin est central dans ma démarche, et jusqu’à présent, à tous les niveaux de mes actes, j’aime questionner le sens par des dialogues entre les corps, entre un corps humain et un bloc bâti, entre une image et une autre venant la questionner, entre le corps du spectateur et le corps photographié. Cet espace instable de l’entre deux refuse l’affirmation, l’état de fait ». (laisser cette citation ou pas ??? : si oui analyser davantage…)
À travers ou avec ses images, quand bien même elles reflètent la dureté ou l'âpreté (la sévérité) des conditions existentielles d'habitation dans ces espaces urbains, ou peut-être même surtout parce qu'elles les reflètent (en ne cherchant cependant ni à les occulter, ni même à les souligner (en en faisant leur thème, comme on le voit bien trop souvent dans la photographie contemporaine), Valérie Jouve célèbre pour ainsi dire, au creux de ces images, les forces vitales de cohésion, de relation ou de rencontre qui sont à l'oeuvre dans ces espaces. Et cela est d'autant plus remarquable qu'on ne cesse en général de souligner l'absence ou l'épuisement, voire l'impossibilité foncière, de ces forces, tant ces lieux ne sont présentés à travers les médias que sous le seul angle de la relégation ou du bannissement urbain, social et culturel, tel qu'en témoignerait déjà l'étymologie même du mot « banlieue » comme lieu spécifié de « bannissement », de relégation ou de mise à l'écart.
Il s'agit là en somme d'une invitation à aller au-delà de ce véritable lieu commun, au-delà ou plutôt en deçà, et ainsi remontant amont, d'essayer de toucher au commun ou plus précisément à l'en-commun de ce lieu et en général de la ville toute entière. Car si l'on prend soin de creuser un peu plus loin la signification du mot (où « banlieue » ne signifierait plus le lieu du « bannissement », mais celui du « quotidien ») et surtout, au-delà, la « réalité » qu'elle recouvre – ce que se proposent justement de faire ces photographies -, on s'aperçoit qu'ici comme ailleurs la ville ne cesse de créer des rencontres, que ce soient des rencontres entre personnes où, comme cela nous est également donné à voir, des rencontres entre les lieux de la ville et les gens qui y passent et en y passant, sont pour ainsi dire autant touchés ou transformés par l'environnement urbain qu'ils ne le touchent et ne le transforment eux-mêmes par leur présence ou leur trace, par leur passage ou leur empreinte.
Le corps n'existe pas en tant que tel (il n'y a pas le corps, ni même un corps), parce qu'il est originairement ou ontologiquement ce par et comme quoi tous les hommes et au-delà tous les êtres, ainsi que toutes les choses sont au monde, n'étant que d'y être en commun, c'est-à-dire espacés dans l' « avec » général de tous les corps que constitue en dernière instance le monde. En d'autres termes, dès qu'un corps est, il est ou n'est que d'être parmi ou avec les autres corps, dans le singulier-pluriel d'une rencontre ou d'une relation, d'une ouverture à l'autre ou d'une altérité qui n'est donc pas seconde, mais bien première ou originaire, en ce sens qu'on entre jamais en relation avec l'autre ou qu'on accède pas à l'altérité. Comme si il y avait d'abord les existences isolées que viendrait relier ou nouer après-coup un rapport ou une communication dans laquelle on est toujours déjà, fût-ce au plus profond de la solitude.
Autrement dit, le rapport à l'autre n'est pas à initier ni à produire. L'homme est toujours déjà « être-en-rapport », « être-avec » ou accès à l'altérité. Ainsi, « l’humanité n’est pas faite d’êtres isolés, mais d’une communication entre eux ; jamais nous ne sommes donnés, fût-ce à nous-mêmes, sinon dans un réseau de communication avec les autres : nous baignons dans la communication, nous sommes réduits à cette communication incessante dont, jusqu’au fond de la solitude, nous sentons l’absence ». En ce sens, ce fait que le « nous » ou l’ « avec » précède les singularités qui le composent, bien avant toutes les figurations ethnico-nationales ou socio-politiques qu'on a toujours cherchées à lui assigner ou imposer, définit la communauté des existants comme une condition originaire et indépassable de l'existence elle-même. De sorte qu'il nous faut aussi affirmer que « la communauté n’est pas ajoutée à l’existant. Celui-ci n’a pas sa propre consistance et subsistance à part soi : mais il l’a comme partage de la communauté. Celle-ci (qui n’est rien non plus de subsistant par soi…) est consubstantielle à l’existant : à chacun et à tous, à chacun comme à tous, à chacun en tant que tous (…) elle est la coexistence par laquelle se définit à la fois l’existence même, et un monde en général ». Il apparaît du coup que si la co-existence est première, cela signifie également que c'est l' « avec » ou le « lien » qui produit lui-même du lieu ou - selon l'espacement de l'être-au-monde comme être-en-ville, tel qu'on le voit se figurer dans ou comme notre contemporanéité – qui produit de la ville, lui donnant lieu dans toute l'ouverture de son « entre ».
Si nous convoquons ici ce savoir qui constitue sans doute, de Bataille à Blanchot ou de Heidegger à Jean-Luc Nancy (pour ne citer qu'eux), la découverte fondamentale de la pensée politique du XX° siècle, c'est moins comme il est coutume de le faire en de tels écrits, en appuyant notre approche des images de Valérie Jouve sur une prestigieuse « école » de philosophie, pour lui conférer le rayonnement que de tels noms pourraient évoquer, que pour faire droit ou écho à ce qui nous semble constituer le souci majeur qui - renvoyant sans cesse à la dimension politique archi-originaire de l'être-en-commun, y compris ou peut-être d'abord tel qu'il s'espace lui-même dans nos villes contemporaines – traverse ou anime toutes ses images, comme si elles étaient toujours intimement en inquiétude de la justice qui accompagne nécessairement l'espacement de cet être-en-commun. Comme si encore, vierges pourtant de tout message politique ou de toute prétention critique, utopique ou messianique, elles en constituaient elles-mêmes l'appel ou l'invitation, faisant résonner dans leur propre organisation collective comme en chacune d'entre elles le sens de cet « être-avec », comme si cela en représentait la principale force esthétique et politique. Et cela par la seule qualité intrinsèque, si l'on peut dire, de ses photographies qui, au lieu de procéder de ce qu'on appelle un art engagé ou critique (en partant par exemple de la critique des lieux urbains périphériques...), nie ou refuse au contraire dans leurs formes mêmes toute capacité que pourrait avoir l'image, y compris celle d'art, à capter ou à désigner objectivement ou authentiquement quelque chose qu'on pourrait identifier comme la « réalité », en l'occurrence ici la réalité urbaine, culturelle ou sociale des villes qui nous sont présentées ici.
Un peu à la manière dont Benjamin tentait de dégager l'esprit de la Modernité dans ce qui en constituait selon lui la forme par excellence, à savoir le Paris, capitale du XIX° siècle, celui des « passages », ces photographies nous donnent à sentir comment le temps qui est le nôtre s'espace lui-même dans les villes contemporaines. Aussi, « s'il y a une « quotidienneté de l'utopie » possible ou pensable, elle ne relève en tout cas pas du slogan. C'est au sein des labyrinthes et des réseaux, des trouées et des passages, des cours et des rues de la ville qu'elle se tient en réserve comme une manne dont le passant non seulement hérite mais se fait l'interprète ». Sans jamais parler pour les autres, ni à leur place, sans jamais porter le moindre message ou slogan, les photographies de Valérie Jouve se font elles-mêmes en quelque sorte l'écho visuel de ce chant quotidien du possible par lequel sans arrêt le lien et le lieu de la ville se tissent mutuellement sur les bords même de cette dernière. Comme autant d'éclats de ce tissage, chaque photo nous en présente en quelque sorte une occurrence singulière et sensible, donnant ainsi à voir, non pas comment les habitants traversent un paysage urbain, mais comment ils en font eux-mêmes partie ou comment à l'inverse le paysage respire de leur présence, de leur passage ou de leur visage. Le singulier-pluriel de l'existence est ainsi en dialogue permanent avec l'espace urbain et c'est aussi cela qui passe, passant y compris dans l'espace même de ces images, faisant signe ou vibrant dans leur surface respective. On pourrait penser ici au coup de force esthétique mais aussi politique qu'a opéré en son temps la peinture flamande, tout particulièrement avec Bruegel, lorsqu'il représentait notamment les figures ou les scènes religieuses au sein même d'un environnement social ou citadin qui était celui même de son époque.
Sans s'enfermer ni postuler cependant un déterminisme spatial ou social absolu, niant en cela l'ouverture respective et commune de la ville ou de l'existence qui l'habite, c'est un peu comme si ces images célébraient au contraire cette ouverture, comme si s'évadait d'elles une voix qui nous disait : « Regarde leur ville, tu sauras ce que sont les hommes, ce qu'ils valent singulièrement et collectivement. Vois-là le sens de leur époque se disséminer et se partager dans leur espacement réciproque ». Que chaque ville soit comme l'écriture du « roman de l'époque », c'est aussi ce que Baudelaire et plus près de nous, dans son sillage, Benjamin voulaient faire sentir – ce dernier ayant même eu l'intention d'en faire avec Paris son oeuvre majeure, en montrant précisément comment la Modernité s'y est accomplie de manière exemplaire.
Qu'on puisse parler ici par extension du « roman de l'époque » ne signifie pas pour autant qu'il s'agit simplement de se mettre en quête des signes urbains qui pourraient en témoigner, comme si la photographie n'était alors envisagée que comme un outil de représentation objective, censé témoigner par son adéquation au « réel » des forces qui l'animent et le façonnent. Ce serait oublier que cette époque elle-même, saturée d'une multitude toujours croissante et envahissante d'images de toutes sortes, où la « réalité » – quand tout est comme à l'avance imagé ou photographié – ne se révèle pas ou « plus » dans ce tourbillon du « visuel » (Daney), mais doit en quelque sorte se gagner (ou plutôt - pour autant qu'elle est et reste inappropriable - s'indiquer ou faire signe) sous la couche spectrale et spectaculaire-marchande qui, s'étant ainsi déposée ou fossilisée sur elle, l'éloigne toujours davantage en la noyant dans l' « équivalence générale ».
L'enjeu est de taille, non pas seulement sur le plan esthétique, mais aussi indissociablement sur celui du politique, car il s'agit là de la capacité ou du pouvoir de représenter le réel. On ne peut ignorer en effet que « celui qui manie le Miroir tient l’homme à sa merci », ou dit autrement que « celui qui s’empare des visibilités est maître du royaume et organise la police des regards ». Or, si la capacité qu'a et qu'est une société à se représenter soi-même est toute entière confisquée et détournée par une perspective théologico-politique unique, fût-elle présentée comme « Idéale », si sa pluralité constitutive est ainsi relevée et niée dans l'Un qui n'est tel que par la dévoration et de la digestion de l'altérité ou de la différence, alors l' « être-avec » dans son libre espacement singulier-pluriel cède la place au monstre totalitaire et à son « Miroir » mortel. C'est dire aussi qu'il n'y a plus de « regards », mais seulement une Vision (du monde, de l'existence, de l'être-en-commun, de la ville...), cette vision unique et délétère dont on aurait tort de penser qu'elle s'est éteinte avec le temps des Idéologies et des « Grands Récits » qui ont animé jusqu'il y a peu l'épopée théologico-politique du Monde. Car, même si elle se dissimule sous les oripeaux de la Fin de l'Histoire ou de la Nature, comme la révélation ou la manifestation épocale, finale ou destinale du Monde, ce qu'on appelle aujourd'hui la « mondialisation » ou la « globalisation » - pour autant déjà qu'elle réduit le réel au « spectaculaire » et le « spectaculaire » à la « marchandise », pour autant aussi qu'elle se présente comme la seule Vision du monde, en subordonnant tout ce qui l'habite à ses seuls impératifs consuméristes, fût-ce jusqu'au plus profond de la misère et de la guerre qu'elle ne cesse de globaliser – on ne peut occulter ce fait qu'elle constitue bien là une des plus opérantes entreprises de réduction ou d'asservissement idéologique que ce monde ait connu, allant même jusqu'à perdre le « réel » sous la couche de ses simulacres, le dissimulant toujours davantage sous le spectacle, spectrale et spéculaire, qu'elle en donne incessamment à travers ses fidèles serviteurs que constituent les myriades d'écrans du théatrum mundi.
Est-ce à dire que l'on ne peut alors rien montrer du réel, comme si la photographie et l'image en général étaient condamnées au pur relativisme d'une subjectivité toute puissante, voire à la facticité de sa spectacularisation ? Ou dit autrement que la photographie ne pourrait prétendre à aucune valeur indicielle, comme si ce qui s'était constitué en elle sous les horizons du « reportage » ou du « documentaire » n'avait en ce sens aucune pertinence, ni aucune validité ? Sans doute pas, pour autant du moins qu'on reconnaît – et cela est essentiel, au point de constituer ce qu'on pourrait nommer ici une sorte d'éthique de l'image – que toute image est elle-même constituée en son fond d'un « écart » infranchissable ou irrémédiable entre d'un côté ce qu'elle donne à voir et la façon dont elle le donne à voir, c'est-à-dire en dernière instance sa forme. Car, outre la partialité ou la subjectivité du cadrage, du point de vue, du montage ou de ce qu'elle laisse hors-champ..., l'image n'est jamais à même de témoigner objectivement, sans reste ou sans écart, de ce qu'elle donne à regarder.
Et c'est pourquoi Valérie Jouve travaille toujours avec le même protocole qui repose tout autant sur la constitution imaginaire de ce qu'elle a « vu » en elle, que sur la reconstitution perceptive de ce qu'elle a « vu » devant elle, organisant ou orchestrant en quelque sorte ce mixte entre fiction et bribes de réel comme une scène d'existence urbaine qui nous sera donnée à voir dans ses photographies. C'est ainsi par exemple qu'intervient ici le geste du montage ou de la scénarisation - celui avec lequel la photographe compose ses images comme une invitation à multiplier les regards et par là les égards envers cette pluralité ou ce singulier-pluriel de l'avec, comme pour indiquer ou manifester aussi que d'accès direct ou objectif au réel il n'y a pas et ne peut y avoir. Sauf à nier la différence, l'altérité et la pluralité qui ne cesse de s'y disséminer en y faisant proliférer les regards, comme autant de signes du hors-champ tout à la fois formel ou esthétique qu'ontologique et politique qui respire dans ses images. Et cela, non seulement comme gage ou respect de sa prise en compte, mais aussi et au-delà comme appel ou invitation à toujours le préserver, le protéger ou l'accueillir comme le bien le plus précieux à travers lequel se constitue tout à la fois notre rapport au réel, à l'autre, comme aux images et au-delà à l'art lui-même, en tant qu'il serait pourvoyeur ou passeur de différence et non d'unité, de singularité et non d'individualité, d'écart ou d'ouverture et non de clôture ou d'objectivité, d'opacité et non de transparence..., en tant qu'il serait un appel à multiplier l'irréductible pluralité des voix qui peuplent le réel et non l'assomption d'une Voix unique s'autorisant à en révéler la fictive et monstrueuse vérité.
À nous ensuite les regardeurs à qui la photographe offre ces « vues » de nous les approprier et de nourrir en retour notre propre imaginaire de la ville et de ses habitants, comme s'il s'agissait là avant tout du passage d'une responsabilité (celle du regard et au-delà de ce qu'il implique comme face-à-face avec ce et ceux que l'on regarde) et non pas ou non plus de l'imposition d'une autorité (celle de l'artiste « voyant » qui ramène aux mortels les précieuses vérités de sa chevauchée solitaire, comme cela est encore souvent d'actualité). C'est ainsi qu'on aurait pour le moins tort de ne voir ici qu'une photographie à dimension sociale ou politique au sens où elle se chargerait de dénoncer les diverses injustices qui peuplent les villes et leurs périphéries respectives. La photographe connaît trop bien, pour y participer, les pièges de la bonne conscience esthético-politique qui tout en dénonçant, continue de participer à l'entreprise conjointe de déréalisation du réel et de sa « spectacularisation-marchande », réduisant tout, y compris la dénonciation et l'engagement, à une marchandise obsolète et vide de sens. Comme le soulignait Adorno dans sa sa Théorie esthétique, si l'art peut encore prétendre être « subversif » ou avoir le moindre impact politique et social, c'est d’abord et avant tout lorsqu'il se réalise lui-même au travers de formes esthétiques « révolutionnaires » ou novatrices et non pas en distillant des messages ou des significations politiques ((qui au mieux ne peuvent que satisfaire la bonne conscience de celui qui les émet)).
En ce sens, comme le dit Jean-Luc Godard, il n'y a pas d' « image juste », « il y a juste des images », c'est-à-dire des perspectives multiples d'un réel quelconque, donnant elles-mêmes lieu à des interprétations ou à des regards eux-aussi multiples. Sans entrer davantage dans cette considération, on peut toutefois préciser, comme l'ont d'ailleurs fait chacun à leur façon certains grands imagiers de notre époque comme par exemple Chris Marker, Jean Rouch ou Wisemann..., que la « fiction » s'impose alors – parce qu'elle incorpore précisément ce deuil de l'objectivité, de la fidélité ou de la vérité comme adéquation – comme le meilleur moyen de représenter le réel, d'en témoigner, autant que faire se peut. Il s'agit en quelque sorte par là de déposer l'autorité de l'image comme représentation fidèle d'une présence telle qu'elle fonctionne encore aujourd'hui, donnant autant prise à ce qu'on pourrait désigner comme les excès de l'image ou sa violence native, à la fois manifestés dans l'icône qui prétend donner accès directement à une présence sacrée ou divine (telle qu'elle serait pour ainsi dire incarnée dans l'image elle-même) ou dans l'image « spectaculaire-marchande » comme on peut la voir à l'oeuvre à travers la multiplicité toujours croissante des écrans planétaires de la globalisation capitaliste.
Il se peut d’ailleurs que dans cette prétendue « civilisation des images », nous n’ayons jamais eu si peu à faire avec les images, n’ayant en lieu et place des images – comme le pressentait Serge Daney – que leur simulacre spectaculaire marchand, à savoir du « visuel », c’est-à-dire une prolifération exubérante de « visions » sans voir ou sans regard, d’images qui ne font rien voir, d’images en panne ou en deuil d’image, d’images sans image mais non cependant sans influence sur les corps et les esprits. En analysant la manière dont « le jeu des signes définit les ancrages du pouvoir ( ) », Foucault avait déjà d’ailleurs montré comment la violence politique s’exerçait insidieusement dans la chair même des images et à travers elle dans notre propre chair. Du coup, parce que le dispositif idéologique et le dispositif visuel ne font qu’un, l’efficacité de son conditionnement découle quasi-naturellement de notre immersion dans le monde des images. Ce qui prouve au demeurant que « sous la surface des images, on investit les corps en profondeur ( )».
D’où justement la nécessité, non pas de détruire ces images (ce qui reviendrait finalement à remplacer une violence par une autre), mais en déconstruisant cette apparente naturalité derrière laquelle se dissimule l’idéologie du monde réifié en spectacle marchand, de construire - en y réinjectant déjà de l’altérité et de l’écart - une éthique du « voir » articulée à une responsabilité du « montrer », puisque l’image à l’inverse de cette stratégie propagandiste du visuel suppose toujours une différence irréductible à l’œuvre entre le monde et sa représentation, ainsi que de la place pour l’autre (l’autre dont elle est image comme l’autre qui s’y rapporte ).
S’il s’agit bien, comme le recommandait Barthes, de « défigurer les signes plutôt que de les détruire » en les saturant en quelque sorte d’écart ou de différence au point où, ne pouvant plus se replier sur eux-mêmes et nous enfermer dans cette clôture, ils en viennent à s’ouvrir à l’altérité qui les traverse sans jamais y être contenu ou absorbé, alors la stratégie éthique et esthétique d’une forme d’art qui se décline dans les formes mêmes de ces images, utilisant ses codes et sa grammaire, pour y glisser comme en douce autre chose peut s’avérer doublement efficace : d’abord quant aux images elles-mêmes en les parasitant ou les perturbant par la réinjection d’altérité qui leur interdirait tout repli sur une quelconque univocité et ainsi tout effet fusionnel, constituant par là des formes mutantes d’énonciation ; puis quant à l’espace public dans lequel elles opèrent habituellement en y ralentissant, voire y freinant, sous la forme même qui est la leur, la vision qu’on en a, jusqu’à même la transformer en « regard » d’où se révèlerait précisément la nature complexe mais fragile de l’image qu’on peut toujours, et c’est cela même la violence, réduire à une vision. C’est dire encore que dans cette perspective éthique d’habitation et de compréhension des signes, il nous appartient en tant que spectateur et faiseur d’images d’inventer en lieu et place du « visuel » une politique des regards (qui ferait deuil à la fois de la présence et de l’identification), c’est-à-dire déjà de résistance au fusionnel et au confusionnel, en vertu de quoi l’aliénation et la violence du visuel pourraient se convertir en liberté et respect de et dans l’image.