VALERIE JOUVE

J’ai construit ce livre comme une promenade, une déambulation à travers des villes que j’ai traversé, à travers un monde ; une traversée des images dont la rencontre, sans autre information que leur présence, articule des espaces visuels, comme une musique peut, par le biais de la composition, mettre en mouvement notre corps. Les résonances entre les images traduisent un regard sur une époque, un rapport au monde mais surtout l’idée que la rencontre est, par essence, une mise en mouvement du monde.

La ville est un réceptacle, le creuset d’une alchimie entre des corps aux natures innombrables. En mouvement, ces corps produisent des interactions, changent, s’influencent mutuellement, se transforment pour accoucher du corps vivant de la ville.

C’est cet intérêt forcené pour la compréhension du vivant qui m’a d’abord conduit vers des études en sociologie et ethnologie, puis vers la photographie, non comme un acte artistique énoncé, mais comme la nécessité de comprendre le lien entre l’attitude et les réalités phénoménologiques de la vie sociale. La pratique photographique m’a semblé plus ouverte  qu’une approche ethnographique, par le seul acte d’être là et de regarder, libéré des attentes utilitaristes de toute science. Au fur et à mesure, les images réalisées dans différentes villes se retrouvaient dans l’anonymat des autres images pour tenter de re-présenter la ville, ma ville.

Ma ville est une ville populaire. Les hommes et les femmes avec lesquels je travaille ont encore cette conscience fière d’appartenir à ce corps particulier du peuple. C’est avant tout une culture, une forme d’éthique et de dignité. Mais notre époque voit ce corps disparaître. Dans mon travail j’ai nommé ces derniers survivants « Les Personnages ». Je photographie ceux que je rencontre, que je croise, qui me parlent. Ils ont une parole qui sait dire ce qu’ils ne veulent pas. Ils savent combien le monde est fou et qu’il faudrait être fou soi-même pour fonctionner en son centre. Certains peuvent avoir des agendas de ministres, sans l’être et sans même vouloir le devenir. D’autres aiment le vide, la contemplation, auxquels notre société ne laisse que peu de place. Alors, ils empruntent des chemins souvent accidentés pour conjuguer survie et liberté. Ces « personnages » deviennent rares, ils pèsent de moins en moins dans la balance. J’accompagne à ma manière ce cours des choses.

Chaque spécificité urbaine a nourri mon regard sur la ville occidentale. Par exemple Marseille m’a aidé à construire « Les Personnages ». Le corps du peuple est toujours présent et actif en son centre. Ses espaces vides, ses blocs d’architectures ont accompagné mon questionnement sur la capacité photographique à traduire la puissance de leurs corps. Il s’agit de trouver la distance juste, un toucher sensible, au-delà de la lecture du visible, l’empathie peut-elle se traduire en photographie ?  

Contrairement à mes accrochages, j’ai fait le choix pour ce livre de réunir les images des villes que j’ai traversées, de révéler leur identité. La succession des images et des lieux n’est pas chronologique. Le passage n’est jamais indiqué. Un simple décalage nous fait sentir le glissement d’une ville à l’autre, avant de retrouver les repères pour reconnaître ces lieux.


J’ai besoin de la dimension physique de l’expérience. J’aime amener le regardeur à voir l’image avec son ventre. J’ai ce besoin fondamental de dépasser l’entendement commun du monde pour le remettre en mouvement. C’est ce qui a conditionné toute ma recherche et ma relation à l’outil photographique.

Dans tous mes actes, j’aime questionner le sens par des dialogues entre les corps, entre un corps humain et un bloc bâti, entre une image et une autre, entre le corps du spectateur et le corps photographique. Cet entre-deux instable refuse l’affirmation, l’état de fait. Les images, ensemble, rejouent continuellement le sens qu’elles portent dans leur rencontre en questionnant le lieu qu’elle viennent habiter. Le terme « habiter » est primordial car il rassemble à lui seul l’ensemble des conditions physique nécessaires à une expérience de l’espace.

Mais comment habiter un livre ? Cette multitude de pages que l’on tourne comme autant de ruptures entre les images. L’entre-deux des choses est physiquement difficile à concevoir dans un livre.

Pourtant, aujourd’hui je ressens le besoin d’un livre qui rende aux images leur qualité, et permette de les appréhender pour elles-mêmes. J’ai construit les différentes natures d’images tel une forme de lexique photographique recomposé en de multiples phrasés. Chacune de ces images est pensée précisément pour déjouer  une visée particulière imposée par la photographie même. Seule la chambre grand format, outil pourtant ontologique de la perspective, me permet de composer avec et contre ces règles optiques, en rétablissant une représentation aussi singulière que ma perception du monde.

Depuis 2001, l’expérience du film m’a emmené vers un ailleurs de l’image, vers d’autres espace-temps. Dans le cinéma, ce besoin de « fabriquer » de l’image se retrouve dans la pratique du montage. J’aime décidément travailler l’image comme une matière.

À l’ère de l’accélération homogène du temps, c’est dans cet entre-deux, ce décalage entre photographie et cinéma, que je travaille à inventer des dialogues, expérimenter d’autres espaces. Dans cette nouvelle pratique, j’éprouve le besoin de garder le temps de l’image photographique, l’arrêt suspendu avec son avant et son après, l’invisible, l’absence.
Le dernier film, «Münster Lands» déroule plans après plans les traversées du cadre par les Personnages. La seule présence à l’image des corps offre des possibilités infinies de modifier notre perception de l’espace ou l’identité du lieu. Au fond ce sont ici les problématiques de la sculpture, comme dans l’ensemble de mon travail, qui sont interrogées par l’image.

Entre la photographie et le film, mon intention est aujourd’hui de rencontrer d’autres territoires, mais aussi d’autres cultures. A l’origine, elles avaient inventé leur ville, leur imaginaire propre d’un vivre ensemble, bien avant d’être contrainte par les logiques occidentales d’urbanisation.